INTERVIEW

ENTRETIEN AVEC NICOLAS LAUGERO LASSERRE, DIRECTEUR ARTISTIQUE DE FLUCTUART

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Directeur de l’ICART et président-fondateur d’Artistik Rezo, Nicolas Laugero Lasserre a vu so
n intérêt pour les arts urbains augmenter au fil de sa carrière et de ses rencontres. Aujourd’hui, son envie de partager cette passion l’amène à soutenir et promouvoir les artistes à travers sa galerie et de nombreux projets. À l’occasion de la Nuit Blanche 2016, il a créé Art42, le premier musée de street art en France. Demain, ce sont les œuvres de sa collection personnelle qui consitueront l’ADN de Fluctuart.

 

Pourriez-vous nous éclairer sur la définition actuelle du street art, sur sa place en France et sur son avenir ? Mais tout d’abord, que doit-on dire, street art ou art urbain ? Ces termes désignent-ils la même chose ?

Il y a deux courants dans l’art urbain : le graffiti et le street art. On peut s’interroger sur le graffiti, ses origines, ses codes, et il en va de même pour le street art.


Alors, qu’est-ce que le graffiti et qu’est-ce que le street art ?

Le graffiti naît dans le New York des années 70 et à Philadelphie, même s’il a toujours existé mais sous d’autres formes (cf. l’ouvrage Graffiti du photographe Brassaï sorti en 1960).

En parallèle, le street art, au schéma complètement différent, se développe avec des artistes qui décident d’œuvrer dans la rue et d’offrir leur travail au plus grand nombre, parfois de façon militante ou parce que l’entrée en galerie est difficile. Dans les années 80, on peut citer Miss.Tic, Némo, Mosko et associés, Blek le Rat, Jérôme Mesnager, Speedy Graphito, Jef Aérosol, les VLP et beaucoup d’autres.

Pour moi, le street art et le graffiti font bel et bien partie d’un même mouvement artistique, l’art urbain, mais ce sont deux courants distincts, aux origines, genèses et pratiques différentes. Leurs points communs : la rue, la gratuité, leur démarche militante, leur présence dans le monde entier…

Comment peut-on se représenter l’art urbain en France à l’heure actuelle ? Quel est l’ADN du street art ? Comment a-t-il évolué ?

Comme chaque courant artistique, le street art a un ADN qui lui est propre et en voilà les composantes synthétiques. Premièrement, la gratuité et l’accessibilité à tous. Deuxièmement, bien qu’il soit réducteur de généraliser, l’art urbain est une pratique globalement militante. Si sa gratuité et son accessibilité expliquent en partie cet engouement populaire, ce militantisme y joue aussi un rôle. Il y a un regard sans filtre des artistes sur le monde, sur les conflits, le capitalisme, qu’ils traitent de façon directe dans la rue. Ce sont des vérités brutes et immédiates qui sont livrées au regard des autres. Je pense que c’est ce qui est à l’origine de son engouement.

Le succès du street art s’est aussi construit sur deux générations, celle des 20 à 40 ans qui en avaient marre d’un art élitiste, souvent coupé des réalités, où ils ne se retrouvaient plus.
Ce mouvement mondial s’est aussi répandu avec les réseaux sociaux, apparus simultanément et qui ont permis la médiation de cet art à travers la diffusion d’images.

Le street art, c’est aussi un marché qui s’est créé depuis une dizaine d’années, avec notamment la première vente de street art chez Artcurial en 2005. Cette maison est emblématique du succès du mouvement puisqu’elle l’a soutenu dès le début avec Arnaud Oliveux. Si bien qu’aujourd’hui on compte en France une douzaine de ventes aux enchères dédiées, mais aussi une centaine de galeries spécialisées. C’est le grand mouvement artistique de ce début du XXIe.


N’y a-t-il pas une contradiction entre le fait que cet art vienne de la rue et qu’il soit désormais exposé en galerie, puis en musée ?
 

C’est une question essentielle. Il faut savoir qu’il existe en parallèle au travail dans la rue le travail d’atelier, qui a toujours existé. Les street artists offrent leurs œuvres dans la rue, mais travaillent aussi en atelier. Ils ont évidemment besoin de vivre de leur art. Le travail de rue inspire le travail d’atelier et le travail d’atelier nourrit le travail dans la rue, y compris financièrement. Le travail de rue n’a souvent pas de modèle économique. Invader, par exemple, ne touche rien sur les mosaïques qu’il pose dans la rue ; s’il n’avait pas un travail d’atelier, il ne pourrait pas vivre de son art. L’un complète l’autre. Le marché du street art est juste passé d’un marché embryonnaire à un marché mondial. Le changement, c’est que, à la fin des années 90, quand j’ai commencé à m’y intéresser, il n’y avait que deux galeries de street art à Paris. Aujourd’hui, il y en a soixante.

 

Comment s’envisage l’avenir du street art en France selon vous ? Et internationalement ?

Je pense que nous tenons en France l’une des scènes les plus prospères dans le monde. De par le nombre d’artistes et leur talent, mais aussi parce que nous avons le marché le plus développé. La scène française est importante de par le nombre d’événements, de festivals dédiés au street art. Son institutionnalisation est également de plus en plus importante. C’est aussi un marché avec plus d’une centaine de galeries dédiées, ce qui n’existe nulle part ailleurs. Même si les scènes berlinoise ou londonienne sont très prospères, il n’y a pas autant de commandes publiques, autant de galeries dédiées, et pas un marché important.